Carolle Benitah

Carolle Bénitah, qui vit et travaille à Marseille, a entrepris depuis près de cinq ans un travail photographique très proche d’une autobiographie.

Vivant dans un milieu aisé, styliste reconnue, Carolle Bénitah a abordé la photographie soudainement, au début des années deux mille, suite à une série de « drames » et de remises en cause personnelles fortes.

D’entrée, elle a placé sa pratique photographique dans le champs de l’intime. Elle, sa famille, son entourage proche, son enfant, sont l’objet principal de sa quête.

Dans la série Twelve, elle montre le passage de l’enfance à l’adolescence, de douze à treize ans, en captant des instants de vie, elle montre leur puissance d’irradiation sur l’institution d’un sujet (d’une identité) et d’une relation, celui de la mère à son enfant.

Plus que des photographies documentaires, il s’agit d’images mentales qui transmettent une tonalité affective. Ces photographies nous suggèrent avec tendresse et retenue ces instants de la vie d’un être, de deux êtres, qui relèvent à la fois du banal et de l’essentiel.

Texte de présentation d’Elodie Guida :

Carolle Benitah commence à pratiquer la photographie lorsque la dimension fragile et contingente de la vie s’impose à elle. La photographie fonctionne alors comme point d’appui, béquille existentielle, mais aussi comme nouvel organe des sens et surtout de sens face à une réalité qui se laisse difficilement saisir. Comme la maladie dans ses Autoportraits au rideau rouge, ou le passage de l’enfance à l’adolescence, de douze à treize ans, dans la série présentée ici, intitulée Twelve. La dimension temporelle de l’existence est exprimée dans son rapport à la finitude dans la première série et dans son rapport au présent et à l’immédiateté dans la seconde. La netteté, la frontalité de la prise de vue, liées à la volonté d’affronter et de montrer dans sa nudité la cruauté d’une réalité - la maladie - laisse place à l’intention diffuse de capter des instants de vie, de montrer leur puissance d’irradiation sur l’institution d’un sujet (d’une identité) et d’une relation, celui de la mère à son enfant. L’appareil photographique (le polaroid) tente, dans un même mouvement, d’enregistrer et de révéler, de montrer et de conférer de nouvelles dimensions à ces réalités temporelles (l’histoire de l’enfant – l’histoire de la relation entre la mère et son fils), ou plutôt de composer avec elles. Il les redouble, les transforme, les régénère aussi. Ces photographies nous suggèrent avec tendresse et retenue ces instants de la vie d’un être, de deux êtres, qui relèvent à la fois du banal et de l’essentiel. Le désir de photographier son enfant se manifeste comme désir de réunion, de fusion et de confusion, comme désir d’œuvrer pour une proximité spatiale, temporelle, affective. En même temps, la pratique photographique accélère ou accentue la séparation. La photographe et le sujet photographié sont le plus souvent séparés physiquement dans l’espace et les images plus nettes semblent comme attester de cette distance. Elles révèlent l’apprentissage de la différenciation, et figurent aussi la mutation, le nouvel avènement d’un cycle de temps, où l’enfant devient adolescent. Verra-t-il alors dans son passé l’annonce de son avenir ou attestera-t-il du changement tout en étant le même ? La prise sur le passé n’est-elle pas sans cesse glissante et changeante, à faire et à refaire en fonction des nouvelles pulsations de notre existence temporelle ? Des liens se tissent entre le dispositif photographique et le fonctionnement de la mémoire, zone d’affleurement d’événements psychiques. Les images issues du polaroid perdent leurs couleurs à mesure que les années avancent. L’altération de cette trace est mise en rapport avec l’altération du souvenir. Ces images ne transmettent pas beaucoup d’informations, créent ici, parfois, des effets de déréalisation. L’utilisation du flou et du bougé renforce le rapport analogique entre ces photographies et les images mentales, elles nous restituent, plutôt qu’un état du sujet et du monde, une tonalité affective qui entre souvent en rapport avec des variations chromatiques. Les différentes manifestations de la lumière révèlent comme des apparitions, des présences fantomatiques, indécises. A travers ces histoires personnelles, c’est le fonctionnement du souvenir qui est en jeu. Le temps travaille l’inscription concrète de la photographie, des photographies, comme il travaille les images mentales de nos souvenirs. Ces images ne sont fixées nulle part, elles se nourrissent de fragments qui se déplacent, se recouvrent, éclatent, fusionnent, s’évanouissent.

Elodie Guida