Laurent Dejente est avant tout un plasticien pluridisciplinaire (vidéo, dessin). A partir de 1997 la photographie devient pour lui une formidable machine à jouer avec les codes de la représentation. Il y met en scène des corps emprisonnés dans des stéréotypes gestuels et comportementaux. Laurent Dejente puise dans les habitudes comportementales de l’homo urbanis, les stéréotypes et les clichés qui lui servent de " base stratégique ". Toutes ses mises en scène consistent à inverser la logique du cliché, à y jeter la confusion au moyen de l’ambiguïté et du paradoxe. Une polysémie se met en place les images deviennent alors le support d’un questionnement à géométrie variable. Il est représenté par la Galerie Le Réverbère.
Stations - Laurent Dejente / Texte d’Elodie Guida
« L’esprit humain est apte à percevoir un très grand nombre de choses, et d’autant plus apte que son corps peut être disposé d’un plus grand nombre de façons » (Spinoza, Ethique, II, prop. 4, p. 374)
Le parcours visuel proposé par les oeuvres de Laurent Dejente bouscule nos habitudes perceptives, et nous amène, de stations en stations, à reconsidérer notre sens de l’orientation. La nécessité d’explorer, et de se demander, ce que nous voyons se fait sentir. Comment ces corps parviennent-ils à habiter cet espace étrange où les objets et les choses du monde ne sont pas à la place où nous avons l’habitude de les voir ? Les photographies et les vidéo nous confrontent à une expérience visuelle ambiguë. Elles montrent des personnages qui adoptent différentes attitudes : une personne est debout appuyée sur une paroi, une autre assise, une autre marche... Mais l’espace autour d’eux ne cadre pas, il n’est pas celui que de telles positions impliquent. Si la personne est debout appuyée sur une paroi, comment se fait-il que l’arbre au second plan de l’image soit à l’horizontale et non à la verticale ? Un tour de tête à 90° degré et nous voyons que l’espace montré - l’espace de l’image - est renversé. Les personnes allongées sont montrées debout, celles debout montrées allongées. Mais quand l’espace retrouve son sens, c’est la position des sujets qui perd le sien, qui apparaît comme bizarre et incongrue. Les personnages paraissent étonnamment s’insérer au milieu renversé, habiter l’espace dans lequel ils sont montrés. L’acte de basculement de 90° à droite ou à gauche est pensé par Laurent Dejente dès la prise de vue et oriente la mise en scène de l’image de telle sorte que les attitudes des corps apparaissent comme plausibles dans l’espace montré, espace renversé. Celui-ci ne coïncide pas avec l’espace réel dans lequel les personnes se sont insérées le temps de la pose, mais avec l’espace virtuel - celui de l’image créée - dans lequel l’artiste les a projetées. En même temps, si le renversement de l’espace est à peine perceptible sur les attitudes corporelles, la direction de certains éléments visuels de l’image - les arbres, les fenêtres, le sol, le ciel - permet d’appréhender le bouleversement opéré.
Les personnages nouent ainsi des relations singulières, souvent ironiques et paradoxales, avec un espace qui n’est plus celui de leur posture de pose. La perception de notre insertion dans le monde - liée à notre expérience corporelle de la pesanteur, de la droite et de la gauche, du haut et du bas -, est déjouée et rejouée autrement. Le cadre tient lieu de scène, fonctionne comme l’espace d’un jeu et d’une expérimentation, où un même dispositif, à savoir l’acte de basculement, est capable d’infinies transformations - infimes ou conséquentes. La scène peut être close, nous montrer un espace fermé, minimal (un corps et des parois horizontales et verticales), où seuls quelques détails indiquent le renversement des corps et des choses. Les personnes peuvent aussi apparaître dans un espace ouvert. Celui-ci instaure de nouvelles relations visuelles entre les objets, et aussi, fondamentalement, entre les personnes et les choses. Ce sont aussi les postures des personnages qui se modifient d’une image à l’autre. Il ne s’agit pas seulement d’un changement d’attitude physique : debout, assis, accroupi, etc., mais sensiblement d’une modification de la présence du corps dans l’espace, qui exprime différentes façons d’être au monde : bien être, attente, contemplation, corps en tension... Les corps expriment aussi, parfois, la difficulté d’habiter un monde qui obéit à d’autres lois de fonctionnement. Ils se frottent à la différence, et y découvrent des résistances. Un jeu visuel s’établit alors entre l’appréhension du corps comme masse solide, physique, faite de chairs et d’os, qui fonctionne comme élément visuel de l’image parmi d’autres ; et le corps animé, expressif, qui donne du sens à l’espace qu’il habite.
L’ambiguïté de ces photos semble liée au rapport qui se noue entre la spatialité du corps et l’espace dans lequel il prend place. Le sens, - la signification -, du rapport du corps au monde semble indissociable d’une direction. En évoluant dans un espace renversé, le corps rompt avec certaines attaches spatiales, mais il ne le fait qu’en renouant avec d’autres et en s’engageant ailleurs. C’est ce que nous montrent les vidéo. On y voit le corps de l’artiste au travail, essayant de s’approprier le milieu dans lequel il s’insère (une chaise, trois parois : un sol, deux murs) en agissant dans celui-ci, mieux en lui. Les gestes effectués par l’artiste dans l’espace de l’image sont constitutifs d’un milieu de coexistence, c’est-à-dire d’un espace.
Par l’acte de basculement, la photographie se détache de sa proximité avec le réel, du régime de l’empreinte et du semblable pour entrer dans une logique de la différence et de l’ambiguïté. Les images transforment et déjouent l’expérience corporelle de notre insertion dans le monde, pour la rejouer autrement. Elles ne fonctionnent ni comme copies du monde, ni comme apparences trompeuses car elles se donnent à voir avec les effets visibles des procédures de fabrication. Le dispositif et l’espace qu’il crée fonctionnent comme instrument d’expérimentation, comme point de tension du sens de la relation du corps au monde. Sens physique et sens métaphysique de la place de l’homme dans le monde nouent ici des rapports étroits. La systématicité du procédé s’articule à l’opacité et à l’ambiguïté des images, au mystère de la coexistence. L’adoption d’un procédé systématique, déterminé, nous amène à de l’indéterminé. S’il permet d’expliquer, dans une certaine mesure, la construction des images et leur étrangeté, il est plus qu’une technique de fabrication. Il se déploie comme interrogation, comme ouverture d’un champ et d’un rapport au monde en tant qu’expérience à faire, et non déjà faite ou déjà donnée.
Elodie Guida